Quand l’individu-roi détruit le commun
Le libéralisme est né d’un souffle magnifique : celui de l’émancipation. Dans l’Europe des Lumières, il arracha l’individu à la tutelle des rois et des clergés, lui donna droit à la raison, à la parole, à la liberté. Locke, Rousseau, Montesquieu, Kant… tous proclamaient la même foi dans l’autonomie humaine. C’était une révolution spirituelle autant que politique : désormais, l’Homme ne devait obéir qu’à lui-même, ou plus exactement, à sa conscience. Deux siècles plus tard, cette promesse s’est retournée. L’autonomie s’est muée en indépendance radicale, la liberté en culte du « moi ». Tocqueville l’avait pressenti : dans les démocraties modernes, chacun risque de se replier dans sa sphère privée, indifférent au sort collectif. Ce glissement est devenu système. En se mariant au capitalisme consumériste, le libéralisme politique a engendré un individualisme sans frein, où l’émancipation n’est plus un moyen de construire ensemble, mais un droit d’exister seul. Aujourd’hui, « être soi » est...