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Affichage des articles associés au libellé histoire

Une certaine idée du chef : pourquoi le leadership manquera toujours

Peu de mots sont aussi sollicités et aussi vides que celui de leadership. Les écoles de commerce en ont fait une industrie, les sciences sociales une querelle interminable, le sens commun un brouillard. On a successivement cherché le chef dans ses traits (la théorie des grands hommes), puis dans les situations qui le révèlent (les approches contingentes), puis dans la relation qu'il noue avec ceux qui le suivent (les modèles transformationnels ou serviteurs), sans jamais parvenir à une définition consensuelle. Des centaines de définitions coexistent, parfois contradictoires, et leur seule constante est de ne pas se recouvrir. Cette confusion n'est pas un échec de la recherche. Elle est le symptôme d'un objet réellement composite, que l'on a tort de traiter comme une qualité simple alors qu'il est un assemblage instable de qualités hétérogènes. Posons donc, faute de consensus, une définition exigeante. Le leadership est la capacité à identifier les défis d'une ...

Ibn Khaldoun avait raison : la Chine l'a lu, l'Occident pas

Il y a sept siècles, dans les plaines arides du Maghreb, un lettré tunisien nommé Abd al-Rahman Ibn Khaldoun posait les fondements de ce qui allait devenir, à l'insu de l'Occident pendant des siècles, la première théorie véritablement scientifique de l'histoire des civilisations. Dans sa Muqaddima (Prolégomènes), rédigée en 1377, il forge un concept central : l' Assabiyya , cette énergie collective, cette cohésion sociale irréductible qui permet à un groupe humain de se soulever, de conquérir, de bâtir, et, inéluctablement, de décliner. Sept siècles plus tard, à l'heure où l'Occident digère, non sans vertige, ce que l'on appelle pudiquement « la montée en puissance de la Chine », il m'a semblé que ce concept médiéval offrait une clé de lecture d'une pertinence troublante. Non pour célébrer ni pour condamner, il ne s'agit pas ici de porter un jugement politique sur le régime de Pékin, mais pour comprendre : comment une civilisation que certains i...

L’Architecte et le Barbare : le divorce tragique de la compétence et de la vertu

Depuis que l'humain s'est extrait de l'état de nature pour bâtir des cités, une tension fondamentale structure l'ordre social : comment désigner ceux qui doivent mener, et sur quels critères fonder leur légitimité ? Si l'on dépouille les structures de pouvoir de leurs oripeaux hérités, il ne reste que deux piliers sur lesquels repose la valeur d'un individu au sein du corps social : la compétence, cette intelligence opératoire, et la vertu, cette intégrité morale tournée vers le bien commun. La compétence permet d’agir efficacement sur le monde. La vertu détermine dans quel but et avec quelles limites cette puissance sera exercée.  L'histoire des civilisations est le récit de l'oscillation entre ces deux pôles. Lorsque ces deux qualités sont réunies, une civilisation prospère durablement. Lorsqu’elles se dissocient, elle s’expose à la dérive. De nos jours, un constat amer s'impose : nous vivons l'apogée d'une ère où l'efficacité a dévoré ...

Avant la domination de l’homme par l’homme : l’Humanité égalitaire

Il est des récits qui pèsent lourd sur nos imaginaires collectifs. Parmi eux, celui de l’inéluctabilité de la domination, de la violence et des hiérarchies. L’histoire humaine, selon cette vision, serait une longue suite de luttes pour le pouvoir, marquée dès l’origine par la subjugation de l’Homme par l’Homme . Mais ce récit, qui a dominé nos représentations pendant des siècles, mérite aujourd’hui d’être revisité. Les travaux récents, en particulier ceux de David Graeber et David Wengrow dans The Dawn of Everything: A New History of Humanity (2021) , invitent à repenser radicalement l’histoire longue des sociétés humaines et à déconstruire l’idée selon laquelle les inégalités sociales seraient inévitables ou « naturelles ». Une humanité plus égalitaire qu’on ne le croit Pendant la plus grande partie de son histoire, l’Humanité a vécu dans des sociétés égalitaristes. Si l’on songe que les Homo sapiens existent depuis environ 300 000 ans, et que l’agriculture n’a émergé qu’il y a 10 00...

L’empathie et ses frontières : la sélectivité du cœur humain

L’empathie a longtemps été présentée comme le ciment moral de nos sociétés modernes. On l’invoque dans les discours politiques, on la célèbre dans les manuels scolaires, on l’appelle à la rescousse dans les temps de crise, comme si elle était la clé de la paix sociale et de la justice universelle. Mais derrière ce mot si séduisant se cache une réalité plus complexe. L’empathie, loin d’être un sentiment universel et impartial, est profondément sélective, malléable, et, comme le rappelle la neuroscientifique et autrice Samah Karaki dans L’empathie est politique , éminemment… politique. L’empathie, une faculté biaisée Les neurosciences et la psychologie sociale l’ont désormais bien établi : notre empathie n’est pas une lumière qui éclaire tout le monde avec la même intensité. Elle obéit à des circuits neuronaux spécifiques, parfois en compétition avec d’autres réseaux cognitifs, et surtout, elle s’active plus facilement pour les personnes que nous considérons comme proches, semblables, ou...

Comprendre la montée des guerres culturelles : Histoire, morale et croyances

Depuis une quinzaine d’années, l’expression "culture wars"  (guerres culturelles) s’est imposée dans l’espace public occidental, désignant une conflictualité diffuse mais persistante entre groupes sociaux aux visions du monde inconciliables. Ces affrontements idéologiques touchent des domaines aussi variés que les droits des minorités, l’égalité des sexes, l’écologie, la place de la religion, la liberté d’expression, ou encore les usages de la technologie. On les retrouve sur les réseaux sociaux , dans les urnes, dans la rue, mais aussi dans les arènes internationales, sous la forme d’un rejet des valeurs dites « occidentales » par de puissants ensembles civilisationnels concurrents (Russie, Chine, mondes musulman et africain). Pour comprendre les racines profondes de cette intensification, il faut croiser plusieurs grilles de lecture issues de disciplines complémentaires : l’anthropologie historique (Graeber & Wengrow), la psychologie morale et évolutionniste (Haidt), la...

Les ombres sur l’horizon de l'Humanité : méditations vertigineuses

Il fut un temps où l’Humanité croyait au progrès . Le XXe siècle, malgré ses horreurs, avait laissé entrevoir une trajectoire ascendante : recul de la pauvreté, allongement de la vie, triomphe de la démocratie libérale, promesses de la science. Mais en ce début de XXIe siècle, un malaise sourd habite nombre d’individus.  Il ne s'agit pas seulement de l’angoisse existentielle de l’individu face à sa finitude, ni d’inquiétude passagère, ni même de lassitude chronique, mais d’un désespoir profond, presque métaphysique, que suscite l’état du monde contemporain. Ce désespoir n’est ni fantasme, ni caprice : il repose sur des observations tangibles, objectivables, et sur une lucidité tragique quant aux trajectoires collectives que nous empruntons, parfois à marche forcée, souvent dans une passivité consternante. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une série de crises systémiques qui s’autoalimentent. Elles menacent non seulement le confort matériel des sociétés modernes, mais l’habitabi...

Le tribalisme à l'ère numérique : quand la biologie rencontre l'algorithme

L'Humanité semble irrémédiablement encline à tracer des frontières insidieuses et invisibles entre "nous" et "eux". Ce phénomène, bien que profondément ancré dans notre histoire évolutive et notre psychologie, prend des formes inédits à l'ère des réseaux sociaux. Si l’"Expérience de la prison de Stanford" menée en 1971 par Philip Zimbardo a révélé à quel point des rôles sociaux arbitraires peuvent dégénérer en systèmes oppressifs, elle illustre également comment la différenciation sociale peut engendrer des hiérarchies tyranniques au point de légitimer des comportements déshumanisants. Cette propension au tribalisme, loin d’être une relique du passé, se trouve aujourd’hui exacerbée par les réseaux sociaux et le micro-ciblage algorithmique, ouvrant une ère nouvelle de conflits et de polarisation.  "Nous" et "eux", une histoire biologique très ancienne De nombreux champs de recherche scientifique, notamment en anthropologie et en ...