Ibn Khaldoun avait raison : la Chine l'a lu, l'Occident pas
Il y a sept siècles, dans les plaines arides du Maghreb, un lettré tunisien nommé Abd al-Rahman Ibn Khaldoun posait les fondements de ce qui allait devenir, à l'insu de l'Occident pendant des siècles, la première théorie véritablement scientifique de l'histoire des civilisations. Dans sa Muqaddima (Prolégomènes), rédigée en 1377, il forge un concept central : l'Assabiyya, cette énergie collective, cette cohésion sociale irréductible qui permet à un groupe humain de se soulever, de conquérir, de bâtir, et, inéluctablement, de décliner. Sept siècles plus tard, à l'heure où l'Occident digère, non sans vertige, ce que l'on appelle pudiquement « la montée en puissance de la Chine », il m'a semblé que ce concept médiéval offrait une clé de lecture d'une pertinence troublante. Non pour célébrer ni pour condamner, il ne s'agit pas ici de porter un jugement politique sur le régime de Pékin, mais pour comprendre : comment une civilisation que certains intellectuels occidentaux avaient un peu vite enterrée dans les décombres du XIXe siècle est-elle parvenue, en moins de deux générations, à ébranler un ordre mondial que l'on croyait gravé dans le marbre ?
L'Assabiyya : retour sur un concept fondateur
Avant de faire dialoguer Ibn Khaldoun avec Deng Xiaoping, il convient de rappeler brièvement la structure de son raisonnement. Pour le penseur tunisien, l'Assabiyya est la force motrice des dynasties et des civilisations. Elle naît d'abord dans les groupes au mode de vie rude, nomades ou paysans, façonnés par l'adversité et la nécessité de la coopération collective pour survivre. Cette solidarité de groupe, cette volonté partagée de défense et de conquête, est ce qui propulse les sociétés nouvelles vers le pouvoir. Au fil du temps, cependant, le succès se retourne contre lui-même : l'installation dans le confort sédentaire, la fragmentation des élites en rivalités internes, le luxe qui amollit les caractères et nourrit l'individualisme, tout cela grignote peu à peu l'Assabiyya initiale jusqu'à ce qu'un nouveau groupe, plus soudé, plus affamé, vienne renverser le pouvoir établi. C'est ce qu'Ibn Khaldoun appelle le cycle des dynasties, une roue que nul empire, pas même les plus glorieux, n'a jamais réussi à arrêter.
Ce que la pensée khaldounienne ajoute à la simple observation des cycles est crucial : l'Assabiyya n'est pas seulement une force militaire. Elle est le substrat moral et social sur lequel repose toute prospérité économique. Ibn Khaldoun est formel : lorsqu'un souverain protège les biens de ses sujets, garantit la justice et incite au travail, la richesse collective s'accroît, la population augmente et la puissance de l'État s'en trouve démultipliée. À l'inverse, l'injustice fiscale, la prédation des élites et le découragement du travail productif constituent le début de la fin. On aura reconnu, dans ce raisonnement vieux de sept siècles, quelque chose qui préfigure à la fois Tocqueville, Acemoglu et North. C'est le génie d'Ibn Khaldoun : avoir compris, longtemps avant Weber et bien avant les économistes institutionnalistes, que la cohésion sociale et la qualité de la gouvernance sont des variables économiques de premier ordre.
Quarante ans de prodigieux rattrapage
Revenons à la Chine. Le pays qui entreprend, à partir de 1978 sous la direction de Deng Xiaoping, de s'arracher à l'isolement maoïste est alors l'une des nations les plus pauvres de la planète. Son PIB par habitant est inférieur à celui du Bangladesh. Sa part dans le commerce mondial est insignifiante, moins de 1 %. Ses infrastructures sont archaïques et ses institutions économiques demeurent figées dans les rigidités du socialisme réel.
En l'espace de quatre décennies, la transformation est d'une ampleur qui n'a, dans toute l'histoire de l'humanité, pas de précédent. La Chine est aujourd'hui la deuxième économie mondiale en termes nominaux et la première en parité de pouvoir d'achat selon la Banque mondiale et le FMI. Sa part dans les exportations mondiales est passée de 1,5 % en 1990 à plus de 12 % en 2015, et le mouvement ne s'est pas inversé depuis. Elle est devenue le premier partenaire commercial de plus de 130 pays, devant les États-Unis. En matière de réduction de la pauvreté, elle a sorti de la misère quelque 800 millions de personnes en un demi-siècle : un exploit que la Banque mondiale qualifie sans hésiter de « plus grande réduction de la pauvreté de l'histoire ».
Sur le plan industriel, la Chine produit aujourd'hui plus d'acier, de ciment et de verre que le reste du monde réuni. Elle est le premier producteur mondial d'énergie solaire, de véhicules électriques et de batteries. Des champions nationaux comme Huawei, CATL, BYD ou DJI se sont imposés sur des marchés technologiques de pointe. Son réseau de trains à grande vitesse dépasse en longueur cumulée la totalité des réseaux ferroviaires rapides de l'Union européenne. Ses ports, ses ponts et ses aéroports incarnent une maîtrise de l'ingénierie à grande échelle qui force l'admiration, y compris de ses adversaires déclarés.
Le rattrapage scientifique est tout aussi saisissant. En 2003, la Chine n'était que marginalement présente dans les classements mondiaux de la recherche. Elle est aujourd'hui le premier pays au monde en nombre de publications scientifiques, et ses investissements en R&D ont atteint environ 2,5 % du PIB, surpassant plusieurs membres de l'Union européenne. Dans des domaines aussi divers que l'intelligence artificielle, la biologie de synthèse, la physique quantique ou l'exploration spatiale (avec son programme lunaire et sa station spatiale nationale), la Chine s'est hissée au rang de compétiteur technologique sérieux face aux États-Unis. Son programme « Made in China 2025 » témoigne d'une ambition nationale clairement articulée : ne plus être l'atelier low-cost du monde, mais en devenir le laboratoire.
Sur le plan géopolitique et du soft power, l'ascension est tout aussi spectaculaire, même si elle rencontre davantage de résistances. L'Initiative "Belt and Road Initiative", lancée en 2013, a permis à Pékin d'investir dans les infrastructures de plus de 140 pays, tissant un réseau d'influence économique que Paul Kennedy, dans son analyse des cycles hégémoniques, aurait sans doute reconnu comme la marque d'une puissance en phase ascendante. La Chine est aujourd'hui membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, membre influent des BRICS, principal rival technologique des États-Unis, et son yuan commence, timidement mais réellement, à se faire une place dans les échanges internationaux autrefois dominés par le dollar.
Lire tout cela à l'aune d'Ibn Khaldoun
Ce qui frappe, lorsqu'on lit l'histoire de ce rattrapage chinois à travers le prisme de la Muqaddima, c'est la correspondance presque vertigineuse entre le modèle théorique et la réalité empirique. L'Assabiyya chinoise post-1978 présente, en effet, plusieurs caractéristiques que le philosophe tunisien aurait immédiatement identifiées.
La première est la mémoire de l'humiliation comme moteur de cohésion. La Chine contemporaine est traversée par ce que ses intellectuels et ses dirigeants appellent « le siècle de l'humiliation », la longue période de mise sous tutelle coloniale et semi-coloniale qui va des Guerres de l'Opium (1839-1842) jusqu'à la fondation de la République populaire en 1949. Cette mémoire collective, cultivée avec soin par le Parti communiste, joue exactement le rôle que l'Ibn Khaldoun attribue à l'adversité et à la nécessité partagée : elle soude le groupe, lui donne un ennemi commun et une direction vers laquelle concentrer son énergie. « Le grand rajeunissement de la nation chinoise » n'est pas qu'un slogan politique ; c'est une promesse faite à cette mémoire collective, le récit d'une Assabiyya retrouvée.
La deuxième correspondance est le rôle central de l'État comme architecte de la cohésion sociale et économique. Ibn Khaldoun, on l'a vu, considère que la justice administrative, entendez ici la capacité du souverain à orienter l'énergie productive de ses sujets vers des fins collectives, est un facteur de puissance décisif. La Chine de ces quarante dernières années a pratiqué, dans sa version singulière et autoritaire, une forme de cette gouvernance orientée vers la production collective. L'État a massivement investi dans les infrastructures, protégé les industries naissantes, orienté le crédit, discipliné le capital étranger et canalisé l'épargne nationale vers l'investissement productif. Ce n'est ni le libéralisme de Manchester ni le dirigisme français, c'est quelque chose de proprement khaldounien : la mobilisation de l'Assabiyya au service d'un projet de civilisation.
La troisième correspondance, peut-être la plus subtile, concerne le rôle de ce qu'Ibn Khaldoun appelle les élites fédératrices. Dans sa théorie, les premières générations d'une dynastie en plein essor produisent des dirigeants capables de s'appuyer sur la solidarité collective, d'en canaliser l'énergie et de lui donner une direction. Deng Xiaoping, puis Jiang Zemin, puis Hu Jintao ont, chacun à leur manière et avec des nuances importantes, incarné cette figure du dirigeant qui adapte la praxis politique aux opportunités du moment sans rompre le fil de la cohésion nationale. La génération technocratique qui a gouverné la Chine de 1980 à 2010 partage en outre une caractéristique que Jared Diamond ou Paul Kennedy n'auraient pas manqué de souligner : elle était composée, dans une proportion remarquable, d'ingénieurs et de scientifiques formés aux disciplines de la rigueur. Ce n'est pas anodin. Il y a là une Assabiyya du mérite, une cohésion de classe dirigeante autour d'une compétence partagée et d'un projet commun, qui contraste saisissamment avec la financiarisation et la professionnalisation de la politique qui caractérisent, au même moment, les démocraties occidentales.
Les limites du modèle et la question qui se pose désormais
Il ne s'agit pas ici de présenter Ibn Khaldoun comme un prophète infaillible, ni de tomber dans la fascination naïve pour un modèle déterministe que l'histoire, dans sa complexité irréductible, se plaît à contredire. La Chine actuelle présente des failles que le penseur tunisien n'aurait pas manqué de signaler. La montée du culte de la personnalité autour de Xi Jinping, la recentralisation du pouvoir et la mise à l'écart progressive des contre-pouvoirs internes au Parti, la répression des élites économiques indépendantes (Jack Ma en est l'emblème le plus visible) : voilà exactement ce qu'Ibn Khaldoun décrit comme la phase 2 de son cycle, le moment où le dirigeant, ayant consolidé sa puissance, commence à miner les fondements de l'Assabiyya en concentrant le pouvoir et en éliminant ses pairs. La démographie déclinante, le piège du revenu intermédiaire, la dépendance à l'égard de technologies étrangères dans les secteurs les plus avancés de la microélectronique : autant de défis qui pourraient, à terme, éroder la cohésion sociale que quarante ans de rattrapage spectaculaire ont construite.
L'histoire de l'humanité ne fournit aucun exemple d'Assabiyya immortelle. Toutes les civilisations qui ont cru avoir trouvé la formule de leur pérennité ont fini par se heurter à ce que Ibn Khaldoun appelait, avec une implacable lucidité, la nature cyclique du temps humain.
La question qui se pose à nous, en ce début de XXIe siècle, n'est donc pas tant de savoir si la Chine va « gagner » la compétition avec l'Occident, formuler les choses ainsi relève d'une pensée trop binaire pour être sérieuse. La vraie question, celle qu'Ibn Khaldoun poserait s'il était parmi nous, est la suivante : la Chine est-elle encore dans sa phase ascendante d'Assabiyya, ou a-t-elle déjà commencé à consommer le capital social que son rattrapage lui a permis d'accumuler ? Et, en miroir, l'Occident trouvera-t-il en lui-même les ressources d'une Assabiyya renouvelée, ou continuera-t-il à dilapider son propre ?
Ces questions-là, aucun algorithme ne saurait y répondre. Mais un lettré tunisien du XIVe siècle avait, il y a sept cents ans, posé les bons termes du problème.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Références et sources
Ibn Khaldoun, Muqaddima (Prolégomènes à l'histoire universelle), éd. originale 1377.
Daron Acemoglu et James A. Robinson, Why Nations Fail. The Origins of Power, Prosperity, and Poverty, Crown Publishers, 2012.
Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers, Random House, 1987.
Jared Diamond, Guns, Germs, and Steel. The Fates of Human Societies, W.W. Norton & Company, 1997.
Martin Jacques, When China Rules the World: The End of the Western World and the Birth of a New Global Order, Penguin Press, 2009.
Kishore Mahbubani, Has China Won? The Chinese Challenge to American Primacy, PublicAffairs, 2020.
Gideon Rachman, Easternization: Asia's Rise and America's Decline, Other Press, 2016.
Peter Turchin, Secular Cycles, Princeton University Press, 2009.
Banque mondiale, China's Remarkable Economic Transformation: Lessons and Challenges, Rapports annuels 2000-2023.
Commentaires
Enregistrer un commentaire