L’Architecte et le Barbare : le divorce tragique de la compétence et de la vertu

Depuis que l'humain s'est extrait de l'état de nature pour bâtir des cités, une tension fondamentale structure l'ordre social : comment désigner ceux qui doivent mener, et sur quels critères fonder leur légitimité ? Si l'on dépouille les structures de pouvoir de leurs oripeaux hérités, il ne reste que deux piliers sur lesquels repose la valeur d'un individu au sein du corps social : la compétence, cette intelligence opératoire, et la vertu, cette intégrité morale tournée vers le bien commun. La compétence permet d’agir efficacement sur le monde. La vertu détermine dans quel but et avec quelles limites cette puissance sera exercée. 

L'histoire des civilisations est le récit de l'oscillation entre ces deux pôles. Lorsque ces deux qualités sont réunies, une civilisation prospère durablement. Lorsqu’elles se dissocient, elle s’expose à la dérive.

De nos jours, un constat amer s'impose : nous vivons l'apogée d'une ère où l'efficacité a dévoré l'éthique. Nous avons érigé un système de caste où le savoir-faire a définitivement éclipsé le savoir-être, transformant nos leaders en machines performantes mais moralement exsangues. L'affaire Epstein en offre un paroxysme sidérant.

Mais cela fait déjà plusieurs décennies que nous glissons vers une confusion préoccupante. Nous croyons que la compétence suffit. Nous croyons que la réussite prouve la valeur. Nous croyons que la performance justifie le pouvoir; que visibilité rime avec compétence;  richesse avec mérite; légalité avec légitimité.

Cette équation est séduisante car la simplification rassure. Elle est aussi dangereuse.

Les deux piliers du statut social et de la légitimité : Capacitas et Virtus

Le statut social n'est pas qu'une affaire de compte en banque. C'est une reconnaissance par le groupe de l'utilité et de la fiabilité d'un membre. Elle est spectaculaire. Elle se voit, se mesure, se chiffre. Elle produit des résultats tangibles : croissance, innovation, victoire électorale, performance sportive ou artistique, exploit technologique. Elle rassure, surtout en période d’incertitude.

La compétence (Capacitas) répond à la question : « Est-il capable de résoudre le problème ? ». Qu'il s'agisse de l'ingénieur romain ou du développeur de la Silicon Valley, la compétence perçue promet d'assurer la prospérité matérielle. Le général qui gagne la bataille, même s'il est un tyran, apporte une sécurité immédiate. Le financier qui multiplie les profits, même s'il est cynique, enrichit la cité dans l'instant.

La vertu (Virtus) répond à la question : « Est-il digne de confiance ? ». La vertu n'est pas une simple politesse. C'est la disposition constante à subordonner son intérêt propre à une règle morale supérieure ou au salut de la communauté. Elle est plus exigeante et ne se résume pas à des indicateurs. Elle se manifeste dans la retenue, dans la responsabilité, dans la capacité à renoncer à un avantage personnel pour préserver le bien commun. Ne pas voler, ne pas trahir, ne pas mentir pour obtenir la gratification convoitée. Elle est moins immédiatement rentable. Elle est pourtant infiniment plus structurante.

Dans l’histoire longue des sociétés humaines, ces deux qualités ont toujours été nécessaires pour consolider un statut social durable. Les aristocraties guerrières invoquaient la bravoure et l’honneur. Les républiques antiques associaient capacité à gouverner et droiture civique. Les États modernes fondent encore la légitimité du pouvoir sur l’efficacité et la responsabilité.

Dans une société équilibrée, ces deux qualités forment un alliage indissociable. La compétence sans vertu est un danger public. La vertu sans compétence est une impuissance tragique. Pourtant, l'analyse historique révèle une préférence systémique, et souvent suicidaire, pour la première, en particulier dans les moments de tension : la société privilégie celui qui paraît capable d’agir, même s’il manque de scrupules. L'avènement d'un personnage tel que Trump au pouvoir en offre un éminent exemple.

L'Histoire nous avertit

Ce primat de la compétence perçue n’est pas nouveau. L'Histoire est jonchée de cadavres de civilisations qui ont cru que le génie technique pouvait compenser la faillite morale.

Athènes porta aux nues Alcibiade pour son génie stratégique, malgré son opportunisme et ses trahisons successives. Rome admira Jules César pour son talent militaire et politique, quitte à voir la République s’effondrer sous l’autorité d’un homme devenu indispensable. La gravitas et la pietas, ces vertus civiques romaines, s'effacent devant l'ambition personnelle. La compétence de ces chefs a servi à détruire les institutions qu'ils étaient censés protéger. On a valorisé leur capacité à vaincre plutôt que leur capacité à servir la loi et les institutions.

Le XXème siècle a donné une leçon autrement tragique. Les régimes totalitaires ne reposaient pas seulement sur l’idéologie. Ils prospéraient grâce à une redoutable compétence organisationnelle. Planifier, administrer, rationaliser, exécuter à grande échelle. Hannah Arendt parlait de la banalité du mal. Non pas l’inefficacité du mal, mais son efficacité glaciale.

Plus proche de nous, Bernard Madoff était considéré comme l'un des hommes les plus compétents de la finance mondiale, ancien président du Nasdaq. Sa compétence technique était indiscutable (ou du moins indiscuté), mais son absence totale de vertu a ruiné des milliers de vies.

Plus récemment encore, le cas de Sam Bankman-Fried et l'effondrement de FTX illustrent cette fétichisation de la compétence perçue. On a encensé son "génie" mathématique et sa vision disruptive en oubliant de questionner son intégrité élémentaire. La société a confondu l'agilité intellectuelle avec la fiabilité morale.

La conclusion est implacable. La compétence, lorsqu’elle n’est pas contenue par la vertu, devient un multiplicateur de puissance destructrice.

Et aujourd'hui ? la réussite comme absolu

Nous vivons sous le règne d'une méritocratie dévoyée. À l'origine, le mérite devait récompenser l'effort et le talent au service de tous. Aujourd'hui, il s'est réduit à une fétichisation de la réussite économique et de la notoriété.

Dans ce système, l'argent et la visibilité agissent comme des "proxies" (substituts) de la compétence. Si quelqu'un est riche, on en déduit qu'il est compétent. Et si sa réussite est légale, ou du moins non sanctionnée par la loi, on lui accorde une respectabilité qui masque son absence de vertu.

La crise financière de 2008 avait déjà démontré ce mécanisme. Des dirigeants et des traders d’une compétence technique remarquable ont pris des risques systémiques majeurs. L’ingénierie financière était sophistiquée. La réflexion éthique était marginale.

Le philosophe Michael Sandel parle de « la tyrannie du mérite ». Cette logique crée une élite arrogante qui pense que sa réussite ne doit rien à la chance ou à la morale, mais uniquement à son efficacité brute. Nous avons créé une société où le « gagnant » est dispensé d'être « bon ». On tolère le comportement de prédateur tant que le cours de l'action monte.

Légal ne signifie pas juste

L’un des symptômes les plus inquiétants de notre époque est la réduction de la vertu à la conformité juridique.

Si c’est légal, alors ce serait acceptable.

L’optimisation fiscale agressive, la spéculation sur des biens essentiels, l’exploitation de failles réglementaires ou la captation massive de données personnelles peuvent être conformes au droit tout en étant profondément nuisibles au tissu social.

En politique, la dynamique est similaire. Vladimir Poutine fut longtemps perçu comme un dirigeant compétent, stabilisateur d’un État affaibli et restaurateur d’une puissance nationale. La consolidation autoritaire et l’érosion progressive des libertés furent tolérées au nom de l’efficacité. Le résultat est aujourd’hui une guerre dévastatrice et un isolement international massif.

La compétence stratégique initiale n’a pas été contrebalancée par une vertu démocratique.

La tentation technocratique participe aussi de cette dérive. Gouverner uniquement par l’expertise, réduire le débat public à une question d’optimisation, considérer les citoyens comme des variables d’ajustement. Lorsque l’expertise remplace la délibération exigeante, la compétence prend le pas sur la vertu civique.

Dans une culture dominée par l’instantanéité, les classements et les indicateurs de performance, la vertu est structurellement désavantagée.

La méritocratie, pensée pour briser les privilèges héréditaires, s’est transformée en hiérarchie de performances. Diplômes prestigieux, salaires élevés, levées de fonds spectaculaires, nombre d’abonnés. Autant de métriques qui servent de raccourcis pour attribuer le prestige.

Un mérite réduit à la performance est un mérite amputé.

Les conséquences : puissance fragile et confiance érodée

Lorsque les individus les plus compétents accèdent aux sommets sans exigence morale équivalente, la société devient plus performante mais moins stable.

Les inégalités s’accroissent. La confiance collective s’érode. Le sentiment d’injustice se diffuse.

La cohésion sociale ne repose pas seulement sur l’efficacité économique. Elle repose sur la conviction que ceux qui dominent contribuent loyalement au bien commun.

Sans cette conviction, la légitimité se fissure. Aucune compétence technique ne suffit à réparer une confiance perdue.

Réhabiliter la vertu

Il ne s’agit pas d’opposer vertu et compétence. Une société qui valoriserait la pureté morale au détriment de l’efficacité sombrerait dans l’impuissance. La vertu sans compétence est stérile. La compétence sans vertu est dangereuse.

L’enjeu est de reconfigurer notre définition du mérite.

Le système éducatif actuel est une machine à produire de la compétence technique. Il faut réintroduire l'éthique de manière radicale. L'enseignement doit montrer que la compétence sans boussole morale est une infirmité sociale. La mémoire des catastrophes passées n’est pas un luxe académique. C’est une assurance civilisationnelle.

Dans le monde de l'entreprise, les promotions doivent cesser de récompenser uniquement le chiffre. Les critères de comportement éthique et de contribution à la cohésion du groupe doivent devenir prépondérants. Il faut apprendre à écarter les "génies toxiques".

Élargir les critères de reconnaissance sociale. Intégrer explicitement la contribution au bien commun, la soutenabilité des décisions, la responsabilité à long terme, et non pas seulement la richesse ou la notoriété. Le prestige doit revenir à ceux qui soutiennent la structure sociale (en particulier : enseignants, soignants, juges intègres, chercheurs publics, entrepreneurs responsables) et non à ceux qui l'exploitent. Le prestige social ne doit plus être proportionnel à la seule capitalisation boursière.

Renforcer les mécanismes de redevabilité. Transparence accrue des grandes entreprises. Encadrement plus strict des conflits d’intérêts. Responsabilité réelle des dirigeants en cas de dommages systémiques. Plus un individu est puissant, plus la loi et la morale doivent être exigeantes envers lui. L'impunité des "compétents" est le venin qui tue la confiance démocratique.

Nos sociétés sont plus puissantes technologiquement que toutes celles qui les ont précédées. Intelligence artificielle, biotechnologies, surveillance numérique, ingénierie financière. La compétence humaine atteint des sommets inédits.

Si cette puissance n’est pas arrimée à une exigence de vertu, les risques deviennent systémiques.

L’Histoire est claire. Les civilisations ne s’effondrent pas par manque de talent, mais par défaut de sagesse.

Nous continuerons d’admirer la réussite. Nous continuerons de célébrer l’innovation. Mais si nous ne réintroduisons pas explicitement la vertu comme condition du prestige et du pouvoir, nous persisterons à élever des individus brillants dont l’intelligence, faute de boussole morale, fragilisera l’édifice commun.

La compétence est le moteur du progrès, mais la vertu est son gouvernail. Une société qui ne jure que par le moteur finit inévitablement par s'écraser contre les récifs du chaos.

Si nous voulons survivre aux défis du siècle, nous devons cesser de mesurer le prestige social à l'aune de ce que l'on a pris au monde, mais de ce qu'on lui a apporté avec intégrité. 


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