Sortir de la guerre des sexes : pour un retour de la cordialité

Il fut un temps où les batailles féministes avaient la clarté des évidences morales. Obtenir le droit de vote, l'égalité salariale inscrite dans la loi, droit de vote, accès à l’éducation, capacité juridique, autonomie patrimoniale : ces combats s'inscrivaient dans la longue tradition des Lumières, élargir le cercle de l'humanité pleinement reconnue. Simone de Beauvoir, Betty Friedan, Gloria Steinem portaient une exigence d'émancipation dont la légitimité était difficile à contester, même pour leurs adversaires les plus acharnés.

Mais quelque chose s'est fracturé. Le féminisme contemporain (celui des campus américains, des départements d' « études de genre », des réseaux sociaux et d'un nombre croissant de cercles médiatiques et institutionnels) ressemble de moins en moins à un mouvement d'émancipation universelle et de plus en plus à une idéologie de ressentiment. Là où ses aînées combattaient pour l'égalité des droits, certaines de ses figures actuelles prônent ouvertement ce que l'on ne peut qualifier autrement que de mépris ou de haine des hommes. « Les hommes sont le problème », « le patriarcat doit mourir », voire, dans les postures les plus radicales, une misandrie assumée comme posture intellectuelle : telle est la musique que l'on entend désormais dans certains de ces milieux (par exemple ici, ici ou encore ).

En réponse, et c'est là toute la tragédie, les jeunes hommes se retournent vers des figures réactionnaires, des gourous masculinistes comme Andrew Tate, des communautés en ligne toxiques nourries de rage et d'humiliation. La polarisation entre les sexes atteint des niveaux inédits dans les démocraties libérales. Une fracture de civilisation s'ouvre, silencieuse mais béante.

Je me propose ici d'analyser cette crise avec la rigueur que méritent les faits : sans la complaisance des uns, ni la haine des autres. Il ne s’agit ni de nier les injustices passées ni de relativiser les combats légitimes pour l’égalité civile et juridique. Il s’agit de comprendre comment une dynamique d’émancipation a pu dériver, dans certains de ses segments contemporains, vers une logique de confrontation, de soupçon généralisé et parfois de mépris assumé à l’égard des hommes. Et comment cette radicalisation alimente en retour des contre-mouvements tout aussi simplistes et vindicatifs.

Car comprendre n'est pas excuser ; et diagnostiquer n'est pas capituler.

L'émancipation comme projet universel

Pour comprendre les dérives actuelles, il faut d'abord honorer ce qui précède. Le féminisme de la première vague (suffragettes, 1848-1920) et de la deuxième vague (années 1960-1980) visait une intégration des femmes dans la plénitude de la citoyenneté. Ces mouvements s'inscrivaient dans une logique d'extension des droits universels, la même logique qui avait porté l'abolition de l'esclavage, la démocratisation du suffrage, les droits civiques.

Il est utile de rappeler que les grandes victoires féministes du XXᵉ siècle furent rendues possibles non seulement par la lutte idéologique, mais aussi, et surtout, par une transformation matérielle profonde : l'industrialisation, la mécanisation du foyer, la fée électricité, et surtout la révolution démographique. Jusqu'à la fin du XIXᵉ siècle, 50 % des enfants mouraient avant l'âge de cinq ans. Les femmes étaient littéralement condamnées à la reproduction compulsive pour assurer la survie du groupe. La contraception hormonale et la machine à laver ne furent pas des gadgets : elles furent des révolutions anthropologiques.

Ces conquêtes légitimes sont aujourd'hui menacées non par le patriarcat, mais par leur propre digestion idéologique. Le néo-féminisme contemporain, dans ses expressions les plus radicales, se distingue par son changement d’ennemi. Là où le féminisme historique contestait des institutions juridiques inégalitaires, certains courants actuels désignent une essence : « le patriarcat », « la domination masculine », parfois « les hommes » eux-mêmes comme catégorie suspecte. La lutte contre la discrimination s'est muée en construction d'une narration victimaire permanente. La critique structurelle a glissé vers une essentialisation morale : la désignation des hommes comme oppresseurs ontologiques.

Du mouvement d'émancipation à l'idéologie du ressentiment

Les années 90 ont vu émerger, d'abord aux USA puis dans le reste de l'occident, le « féminisme de campus » : infantilisant, victimaire, hostile aux vertus masculines, incapable d'assumer la complexité de la nature humaine. Ce féminisme radical a trahi la cause de l'émancipation en diabolisant les hommes et en faisant des femmes des créatures fragiles nécessitant une protection permanente, ce qui constitue, paradoxalement, la définition même du patriarcat qu'elles prétendent combattre.

Le féminisme académique et médiatique contemporain, en se radicalisant, est devenu l'apanage d'une classe sociale (blanche, diplômée, urbaine) imposant ses angoisses identitaires à l'ensemble du tissu social, y compris aux femmes des classes populaires dont les préoccupations sont toute autres.

Le discours qui voit la domination masculine partout présente une analogie frappante avec certaines lectures marxistes du monde social : tout devient lutte de classes ; ici, tout devient patriarcat. Or toute grille explicative universelle tend à devenir aveugle à ses propres excès.

Le Paradoxe de l'égalité et les réalités biologiques

L'un des faits les plus embarrassants pour l'idéologie constructiviste radicale est ce que les chercheurs appellent le « Gender Equality Paradox » ou « STEM Paradox ». Une étude publiée dans « Psychological Science » en 2018 par Gijsbert Stoet et David Geary, portant sur 67 pays, a montré un résultat contre-intuitif et robuste : plus un pays atteint l'égalité entre les sexes, moins les femmes choisissent des carrières en STEM (sciences, technologie, ingénierie, mathématiques). La Finlande, la Suède et la Norvège, pays régulièrement cités comme modèles d'égalité, ont parmi les pourcentages les plus faibles de femmes diplômées en informatique et en ingénierie. À l'inverse, l'Algérie, la Turquie ou le Bangladesh affichent des taux bien supérieurs. 

Or, il est utile de rappeler ici que l’arrivée de l’énergie abondante et l’externalisation technologique des tâches domestiques sont les facteurs majeurs qui ont libéré, pour l'immense majorité des femmes, un temps qui était auparavant consommé à 100 % par la subsistance. Or, le néo-féminisme contemporain semble frappé d’une forme d’« insouciance » technique, ignorant que ces acquis sont fragiles et dépendent d’une infrastructure technologique et d'une abondance énergétique que les femmes ne pourront maintenir qu’en s’investissant massivement dans les domaines de l'ingénierie, des technologies, de l’énergie et de l’agriculture...domaines vers lesquels les femmes s'orientent significativement moins fréquemment.

L'interprétation la plus cohérente avec la psychologie évolutionnaire et les données interculturelles ? Dans les sociétés plus égalitaires, où les contraintes économiques sur les choix de carrière sont moindres, les préférences naturelles s'expriment plus librement. Les femmes, en moyenne et toutes choses égales par ailleurs, ont davantage tendance à s'orienter vers les professions à forte composante sociale (santé, éducation, psychologie), tandis que les hommes s'orientent davantage vers les objets et les systèmes. Ces différences de préférences, documentées dès la petite enfance et confirmées par de nombreuses études de jumeaux, ont une base neurobiologique partielle. 

La psychologue évolutionnaire Doreen Kimura, et plus récemment les travaux de Simon Baron-Cohen à Cambridge sur la « théorie de l'empathie-systématisation », documentent ces différences de façon rigoureuse. Le neuroscientifique Sax, dans « Why Gender Matters », synthétise des décennies de recherche sur les différences neurologiques entre cerveaux masculins et féminins (différences de développement, de traitement sensoriel, de réponse au stress) qui ne sauraient être réduites à de simples constructions sociales.

Cela ne signifie nullement que les femmes doivent être cantonnées à des rôles déterminés, car aucun individu n'est une moyenne. Mais prétendre, comme certaines féministes radicales, que toute différence statistique entre hommes et femmes dans les choix professionnels est la preuve d'une oppression systémique, c'est ériger l'idéologie en rempart contre la réalité empirique. C'est, en somme, faire aux femmes la même condescendance que le patriarcat le plus grossier : leur dénier la capacité à choisir librement.

Il est par ailleurs essentiel de garder à l'esprit que la variabilité intra-sexuelle entre les individus,  est, selon les mêmes études, plus importante en amplitude que l'écart entre "l'homme moyen" et "la femme moyenne". En d'autres termes, s'il ne faut pas s'acharner à pousser les individus vers des occupations qui ne correspondent pas à leurs inclinaisons profondes au nom d'une soi-disant parfaite équivalence des sexes, il s'agit en même temps d'aider les individus qui le souhaitent à dépasser les déterminismes.

La division sexuelle du travail : irrationalité ou sagesse adaptative ?

L'anthropologue Emmanuel Todd, dans son œuvre monumentale sur les structures familiales et les systèmes de valeurs, rappelle que la division du travail entre les sexes n'était pas une invention arbitraire de la domination masculine découlant d'une prétendue volonté délibérer d'oppression. Elle constituait une réponse adaptative aux contraintes matérielles et biologiques de la condition humaine pré-industrielle. Portées par les grossesses, l'allaitement prolongé et des corps biologiquement plus vulnérables à certaines formes de violence physique, les femmes avaient tout intérêt à spécialiser leurs activités vers la sphère domestique et les soins, pendant que les hommes assuraient les tâches physiquement dangereuses : guerre, chasse, protection, labeur extérieur.

Ce constat n'est ni une justification de l'oppression des femmes, ni une condamnation au retour aux fourneaux. C'est une reconnaissance que nos ancêtres n'étaient pas stupides. Leur organisation sociale correspondait aux conditions réelles de leur existence. La révolution industrielle et technologique a changé ces conditions et rendu ainsi possibles, et souhaitables, des réorganisations sociales profondes. Le problème du féminisme radical n'est pas de vouloir changer ces organisations : c'est de projeter rétrospectivement sur toute l'histoire humaine une grille moralisatrice qui refuse de voir la rationalité adaptative des arrangements anciens.

La diabolisation de la maternité

L'un des angles morts les plus dommageables du féminisme contemporain est son rapport profondément ambivalent, et souvent hostile, à la maternité. Depuis Betty Friedan, qui compara le foyer à un « camp de concentration confortable », jusqu'aux militantes contemporaines qui présentent la grossesse comme une colonisation du corps féminin, une partie du discours féministe a produit ce résultat paradoxal : donner aux femmes le sentiment que le désir d'enfants est une aliénation dont il faut se méfier.

Les études neurobiologiques sur l'attachement maternel montrent pourtant que la relation mère-enfant n'est pas une construction patriarcale mais une réalité neurochimique profonde. La production d'ocytocine chez la mère, l'activation de circuits neuronaux spécifiques lors de l'allaitement et de la proximité physique avec le nourrisson, constituent des adaptations évolutionnaires de plusieurs millions d'années. Des psychanalystes et psychologues du développement, dont Myriam Szejer en France, rappellent que les 36 premiers mois de vie sont d'une importance capitale pour la régulation émotionnelle : 85 % du cerveau droit, siège du traitement émotionnel, se développe dans cette période, sous l'influence déterminante d'une figure d'attachement stable.

La culture occidentale a progressivement et de plus en plus systématiquement dévalué les vertus associées à la maternité et aux soins (patience, dévouement, présence), les reléguant au rang d'aliénations ou de signes de faiblesse. Le résultat, documenté par des enquêtes répétées, est que 66 % des femmes britanniques et 60 % des femmes américaines déclarent souhaiter pouvoir rester davantage à la maison avec leurs jeunes enfants ; mais elles s'y sentent économiquement contraintes. Le féminisme avait promis la liberté de choisir ; il a, couplé à l'intensification capitaliste, souvent produit l'obligation de travailler.

Lorsque la norme sociale est passée du foyer à deux revenus, les prix de l'immobilier se sont ajustés en conséquence. Ce qui était autrefois accessible sur un seul salaire ne l'est plus sur deux. Les femmes ont gagné en indépendance formelle mais ont perdu, pour une partie significative d'entre elles, en liberté réelle : un nombre considérable parmi elles travaillent non par épanouissement mais par nécessité économique contrainte. 

Il ne s'agit pas ici de culpabiliser les mères qui travaillent par choix ou par nécessité ; mais de réfléchir à des politiques publiques qui permettent réellement aux familles de choisir, en reconnaissant que le travail maternel n’est ni insignifiant ni remplaçable sans coût.

Conséquences culturelles de la féminisation des institutions 

L'accès en masse des femmes à l'enseignement supérieur (les femmes représentent environ désormais 60 % des étudiants universitaires dans plusieurs pays occidentaux) a conduit à un basculement démographique au sein de d'institutions piliers. 

Lorsque les écoles de droit, les tribunaux (74 % de femmes dans la promotion 2018 de l'Ecole Nationale de la Magistrature), les rédactions des grands journaux comme le New York Times (majorité féminine atteinte en 2018) ou Le Monde, ou les corps enseignants deviennent majoritairement féminins, ce n’est pas seulement le visage de l’institution qui change, c’est sa logique interne, ses normes culturelles. 

Elles tendent à passer d’une éthique de la justice, historiquement masculine, fondée sur les faits, les règles universelles et l'acceptation du conflit comme moteur de vérité, à une « éthique du care ». Cette dernière privilégie le ressenti, l’inclusion et l’évitement du conflit social, et présente une sensibilité plus grande aux "micro-aggressions", transformant parfois le désaccord intellectuel en « offense personnelle ». Le « wokisme » peut être interprété comme étant un épiphénomène de cette féminisation : les études montrent que là où 71 % des hommes priorisent la protection de la liberté d’expression, 59 % des femmes privilégient la promotion d’une société inclusive et la protection contre "l'offense", quitte à restreindre la parole.

Il ne s’agit pas d’opposer une « éthique féminine » à une « éthique masculine », mais de constater que les dynamiques de groupe évoluent lorsque leur composition change massivement. Ignorer ce fait relève de l’angélisme sociologique.

Le problème n’est pas que les femmes soient moins talentueuses que les hommes, ni même que les modes d’interaction féminins soient inférieurs en un quelconque sens objectif. Le problème survient lorsque l'instinct de protection des sensibilités et l'évitement de la confrontation directe s'écartent de la recherche intransigeante de la Vérité. Et si l’université ne poursuit plus la vérité, à quoi sert-elle ? Si les journalistes ne sont plus des individus "piquants", indifférents à l’idée de se rendre impopulaires, à quoi servent-ils ? Si la justice ne suit pas strictement les codes et les procédures, même lorsque ceux-ci aboutissent à une décision qui vous serre le cœur ou va à l’encontre de votre intuition sur la partie la plus sympathique, à quoi peut-elle bien servir ?

La mise à l'index des hommes vertueux

Peut-être le plus grave angle mort du féminisme radical contemporain est l'indifférenciation entre les comportements masculins. La notion de « masculinité toxique », popularisée dans les années 2010 et officialisée par la American Psychological Association en 2019 dans ses recommandations sur l' « l'idéologie de la masculinité », est intellectuellement malhonnête en ce qu'elle amalgame sous un même label péjoratif des traits aussi différents que la stoïcité, l'esprit de compétition et la combativité, la prise de risque, et les comportements réellement abusifs ou violents.

Face à ce discours relayé désormais largement par les médias de masse et sur les réseaux sociaux, il est essentiel de distinguer formellement entre la masculinité comme adaptabilité forgée par l'évolution (protéger, pourvoir, construire) et les comportements pathologiques qui en constituent les dérèglements. En traitant l'ensemble de l'identité masculine comme une pathologie à soigner, le discours dominant a produit une génération de jeunes hommes honteux d'eux-mêmes, sans boussole identitaire, et donc plus vulnérables aux récits de ressentiment et de victimisation proposés par les masculinistes radicaux.

Le décrochage masculin : données et ampleur

Les données sont aujourd'hui suffisamment robustes pour qu'on ne puisse plus les ignorer. Dans les pays occidentaux, 60 % des diplômés universitaires sont des femmes : une inversion complète de la situation des années 1970. Dans une institution scolaire devenue largement féminisée au niveau de ses personnels enseignants et administratifs, les garçons sont diagnostiqués hyperactifs (TDAH) trois fois plus souvent que les filles, l'environnement scolaire récompensant plutôt l'immobilité et la fluidité verbale, comportements statistiquement plus naturels chez les filles à ces âges de développement, et au détriment de la mobilité physique.

Un homme sur sept aux États-Unis est désormais classé NEET (ni en emploi, ni en formation, ni en études); 15% en France dans la catégorie des 15-24 ans. Les hommes représentent 80 % des suicides dans la plupart des nations occidentales, dans une relative indifférence. Pour les garçons de 20 à 24 ans, le taux de suicide est six fois supérieur à celui des filles du même âge. 93 % de la population carcérale est masculine, majoritairement issue de foyers sans père. Un enfant privé de figure paternelle a plus de chances de finir en prison que d'obtenir un diplôme universitaire, selon les statistiques du CDC américain.

Le père absent constitue un facteur de risque documenté pour la déscolarisation et les troubles comportementaux : 71 % des décrocheurs scolaires sont issus de foyers sans père. La désintégration familiale n’est pas un détail moraliste : elle a des effets structurels sur la socialisation masculine.

Scott Galloway, professeur à la NYU Stern School of Business, décrit avec acuité ce qu'il appelle le « piège de la masculinité » : les hommes peu éduqués et peu qualifiés ont vu leur valeur sur le marché du travail et le marché matrimonial s'effondrer simultanément, les conduisant à une forme d'anomie sociale : retrait dans les jeux vidéo, la pornographie, les idéologies extrémistes. Un homme américain sur trois âgé de moins de 30 ans n'a pas eu de relation amoureuse au cours de l'année écoulée. 45 % des hommes de 18 à 24 ans n'ont jamais invité une femme à sortir en personne.

Lorsque le discours dominant présente les hommes comme oppresseurs systémiques, les garçons en difficulté peuvent intérioriser un sentiment d’illégitimité ou basculer vers des contre-communautés radicalisées. C’est dans cet espace que prospèrent des figures réactionnaires.

La crise démographique : conséquence logique d'un désordre anthropologique

L'explosion du célibat n'est pas un simple phénomène de mode culturelle. Elle est la résultante prévisible d'un déséquilibre structurel. La sociologue Véra Nikolski et l'anthropologue Emmanuel Todd, dans leurs analyses respectives des structures familiales contemporaines, montrent que les femmes diplômées, désormais majoritaires dans les cohortes universitaires, ont tendance à rechercher des partenaires d'un niveau éducatif et économique équivalent ou supérieur (hypergamie). Or le pool de ces partenaires se rétrécit dramatiquement. Résultat : une compétition féroce entre femmes éduquées pour un nombre déclinant d'hommes correspondant à leurs critères, et une large population d'hommes peu ou moyennement qualifiés qui se retrouvent structurellement exclus du marché matrimonial.

Les conséquences démographiques sont documentées et inquiétantes. Il y a quarante ans, 60 % des trentenaires avaient au moins un enfant ; aujourd'hui, cette proportion est tombée à 27 %. Aux États-Unis, 50 % des naissances chez les femmes de moins de 30 ans sont le fait de mères célibataires. Dans tous les pays de l'OCDE, les indices de fécondité sont en dessous du seuil de renouvellement des générations (2,1 enfants par femme). Cette dénatalité n'est pas seulement une question de préférences individuelles : elle est le produit d'un environnement socio-culturel qui a diabolisé les structures familiales stables, dévalorisé la maternité et rendu les hommes économiquement et culturellement peu désirables comme partenaires ou pères.

Dans le même temps, un écart idéologique croissant se creuse entre jeunes femmes majoritairement progressistes et jeunes hommes davantage tentés par des positions conservatrices. Cette dissymétrie complique la formation de couples stables.

Les implications économiques, déjà visibles dans les projections des systèmes de retraite par répartition, sont considérables. Une société qui ne se reproduit pas voit inévitablement ses bases fiscales s'éroder, ses systèmes de protection sociale se déliter, et sa capacité d'innovation technologique et culturelle décliner. Ce n'est pas là un argument nataliste autoritaire : c'est la simple arithmétique des civilisations.

Les femmes vraiment gagnantes ?

Une question délicate mérite d’être posée : les femmes sont-elles globalement plus heureuses aujourd’hui ? Certaines études longitudinales suggèrent une stagnation, voire une baisse relative du bien-être subjectif féminin depuis les années 1970, malgré l’extension des droits et des opportunités.

Des critiques comme Carrie Gress ou Ross Douthat interrogent la promesse implicite d’un modèle où la réussite professionnelle devrait suffire à combler les aspirations relationnelles et familiales. Le « piège du double-revenu» a transformé le salaire féminin supplémentaire en norme structurelle, réduisant la liberté de choix réelle de celles qui préfèreraient se consacrer au foyer familial.

Il ne s’agit pas de culpabiliser les femmes qui investissent leur carrière, mais de reconnaître que la diabolisation culturelle de la maternité comme simple assignation est une impasse. Une société qui dévalorise la reproduction symbolique et biologique scie la branche sur laquelle elle est assise.

La valeur sociale des vertus masculines

L'anthropologie et l'histoire longue sont claires : les sociétés humaines prospères ont toujours su canaliser les énergies masculines vers des fins pro-sociales. Le courage, la rigueur physique, la capacité à prendre des risques, la protection des plus vulnérables, le sens du devoir, l'esprit de sacrifice, la construction et la maintenance des infrastructures : ces traits et comportements, plus fréquemment et plus intensément exprimés chez les hommes en raison de substrats hormonaux et évolutionnaires documentés (testostérone, vasopressine), constituent une ressource sociale irremplaçable lorsqu'ils sont correctement orientés.

Des anthropologues comme David Geary ou des psychologues évolutionnaires comme Jordan Peterson (malgré les controverses qui l'entourent) rappellent que les jeunes hommes ont besoin de défis, de hiérarchies méritocratiques et de récits héroïques pour se construire. En leur retirant ces récits, en leur signifiant que leur virilité est intrinsèquement toxique, on ne les rend pas meilleurs. On les livre désarmés aux récits alternatifs proposés par les masculinistes les plus violents et les gangs mafieux, qui offrent une identité même si elle est destructrice.

Discréditer ces inclinations globalement revient à désarmer symboliquement une moitié de la population. Inversement, une masculinité sans cadre normatif dégénère en brutalité. La tâche n’est donc pas d’abolir les différences, mais de civiliser les forces.

Il s'agit donc de réorienter la direction du progrès, en étant sensible aux besoins et droits des femmes tout en restaurant la dignité des rôles masculins : protecteur, père, bâtisseur. Ce n'est pas de la nostalgie : c'est une nécessaire réponse aux besoins réels des individus et des sociétés.

Restaurer l'équilibre

Le féminisme historique avait raison sur l'essentiel : les femmes méritaient la pleine citoyenneté, la liberté de leurs corps, l'égalité des droits et des chances. Ces acquis sont précieux et doivent être défendus. Mais ils ne sauraient servir de paravent à une idéologie qui pathologise la masculinité, diabolise la maternité, ignore les souffrances des garçons et des hommes, et détruit les conditions sociales de la reproduction et de la solidarité inter-sexuelle.

La voie de sortie n'est ni le féminisme radical, ni le masculinisme revanchiste. Elle réside dans la reconnaissance que les hommes et les femmes sont différents, non hiérarchisables, complémentaires, et que leurs différences, qu'elles soient biologiques, psychologiques ou comportementales, ne sont pas des imperfections à corriger mais des réalités à intégrer dans des institutions justes.

Cela suppose plusieurs révolutions culturelles simultanées : réhabiliter la maternité comme travail social de première importance, sans l'imposer à celles qui ne le souhaitent pas ; restaurer les figures du père, du protecteur, du bâtisseur dans la symbolique collective sans en faire des fétiches autoritaires ; réformer les systèmes éducatifs pour accueillir les différences de développement des garçons et des filles sans stigmatiser les uns ni négliger les autres ; et, surtout, remplacer le discours de la guerre des sexes par celui de la complémentarité indispensable.

Car c'est bien là l'enjeu fondamental. L'homo sapiens a conquis la planète non par la domination d'un sexe sur l'autre, mais par la collaboration entre les deux. La « cordialité » entre les sexes, pour reprendre le terme employé dans la littérature anthropologique, est une condition de survie de la civilisation. La détruire au nom d'une idéologie, quelle qu'elle soit, c'est scier la branche sur laquelle nous sommes tous assis.

La crise que nous traversons n'est pas une guerre des sexes. C'est la crise d'une société qui a perdu le sens de sa propre cohérence anthropologique. Elle a été aggravée par des idéologies qui, au nom de l'émancipation des uns, ont nié les besoins légitimes des autres, déclenchant en retour des réactions qui menacent les libertés durement conquises.

Les sociétés qui prospèrent sont celles qui savent tenir ensemble ces deux exigences : la liberté individuelle de chacun et la solidarité structurelle entre tous. Hommes et femmes confortables dans leurs identités respectives, respectueux de leurs différences et de leurs besoins complémentaires, sont la condition d'un tissu social régénéré. 

La lucidité n’est pas la nostalgie : elle est la condition de la survie.

Le reste est littérature de guerre civile.

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Références

Farrell, Warren & Gray, John.  The Boy Crisis

Lukianoff Greg, Haidt, Jonathan. The Coddling of the American Mind: How Good Intentions and Bad Ideas Are Setting Up a Generation for Failure

Todd, Emmanuel. Où en sommes-nous ? Une esquisse de l'histoire humaine

Galloway, Scott. Adrift: America in 100 Charts

Baron-Cohen, Simon. The Essential Difference: The Truth about the Male and Female Brain. 

Warren, Elizabeth & Tyagi, Amelia Warren. The Two-Income Trap: Why Middle-Class Parents Are Going Broke. 

Stoet, Gijsbert & Geary, David C. "The Gender-Equality Paradox in Science, Technology, Engineering, and Mathematics Education." Psychological Science, 29(4), 2018. 

Belsky, Jay. "Developmental Risks (Still) Associated with Early Child Care." Journal of Child Psychology and Psychiatry, 2001.

Rhoades, Galena K. et al. Studies on psychological outcomes of hookup culture. Archives of Sexual Behavior, 2010-2019.

American Psychological Association. "APA Guidelines for Psychological Practice with Boys and Men." APA, 2019.

Kimura, Doreen. Sex and Cognition.














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