Méritez-vous votre salaire ?
Un mème revient périodiquement dans les fils des réseaux sociaux. Il oppose les pompiers, « payés 10 euros de l'heure pour risquer leur vie », aux footballeurs « multimilliardaires qui tapent dans un ballon ». Le procédé est redoutablement efficace. Il est aussi factuellement faux sur trois points, et l'hygiène intellectuelle impose de commencer par là.
Les 10 euros ne sont pas un salaire. Il s'agit, selon toute vraisemblance, de l'indemnité horaire des sapeurs-pompiers volontaires, fixée nationalement par arrêté et portée, depuis le 1er décembre 2025, à 8,71 euros pour un sapeur et 13,11 euros pour un officier. Cette somme ne rémunère pas un emploi : elle compense un engagement citoyen, juridiquement distinct du contrat de travail, exonéré d'impôt et de cotisations sociales. Les sapeurs-pompiers professionnels, eux, sont fonctionnaires territoriaux et payés sur grille indiciaire. Quant aux footballeurs, aucun n'est multimilliardaire au sens propre ; les tout premiers atteignent ou approchent le milliard en cumul de carrière selon des estimations de presse, ce qui n'est pas la même affirmation.
Ces corrections ne réfutent rien de la question politique que soulève ce type de mème : un footballeur gagnant des millions a-t-il plus de mérite qu'un pompier volontaire ?
Deux grandeurs déconnectées
La question, telle qu'on la pose, suppose qu'il existe ou qu'il devrait exister un mécanisme reliant le salaire à l'utilité sociale, et qu'on observe une défaillance de ce mécanisme. Or il n'y a jamais eu de couplage. Un salaire est un prix, et un prix n'a jamais mesuré une valeur d'usage.
C'est le vieux paradoxe de l'eau et du diamant, posé par Adam Smith en 1776 et résolu un siècle plus tard par la révolution marginaliste de Jevons, Menger et Walras. Ce qui se forme sur un marché n'est pas l'utilité totale d'une classe de biens, mais la valeur de l'unité supplémentaire compte tenu de sa rareté. L'utilité totale des pompiers est immense, celle du football est faible, et cela ne dit strictement rien du prix du "pompier marginal" ni du "footballeur marginal". Le découplage n'est pas une pathologie du système : il en est la définition. Reprocher au salaire de ne pas mesurer l'utilité sociale, c'est reprocher au thermomètre de ne pas mesurer des masses.
Cette réponse est exacte au regard des connaissances économiques. Elle est aussi la manière la plus élégante de ne pas répondre à la dimension politique de la question, et c'est pourquoi il faut poursuivre.
Trois grandeurs distinctes se dissimulent sous le mot « utilité »
La question agrège ce qu'il faut séparer. Il y a d'abord l'utilité sociale de la fonction, qui est un jugement de valeur agrégé et non une grandeur observable. Il y a ensuite la contribution marginale de l'individu, qui répond à la question de savoir ce qui se passe s'il y en a un de plus ou un de moins. Il y a enfin la capacité d'appropriation du surplus, c'est-à-dire le pouvoir de négociation permettant de capter ce que l'on contribue à produire. Ces trois grandeurs varient indépendamment, et toute la confusion vient de leur amalgame.
Le footballeur de haut niveau cumule les deux dernières. Son talent est mal substituable et, surtout, il est infiniment scalable : le même match se vend à des centaines de millions de spectateurs sans coût marginal. C'est l'effet de superstar formalisé par Sherwin Rosen en 1981, qui montrait que dans les marchés à consommation jointe et substitution imparfaite, de très petits écarts de talent produisent des écarts de revenus vertigineux. Le plombier excellent reste plombier ; le chanteur excellent devient une industrie avec une audience planétaire.
Le pompier produit une valeur considérable mais inappropriable. Elle est indivisible, collective, financée par l'impôt, et sa demande n'est pas fixée par un marché mais par une décision administrative dans un contexte de quasi-monopsone : il n'existe qu'un seul acheteur de services de secours, et cet acheteur fixe lui-même le prix. Le pompier n'a ni levier de rareté ni levier de capture. Le professeur non plus : il produit une externalité positive massive dont il ne facture pas un centime, puisque le bénéfice se disperse chez les élèves, leurs employeurs, leurs familles et la collectivité entière.
Le marché ne rémunère donc pas la valeur créée. Il rémunère la valeur appropriable dans un système donné de droits de propriété et de rapports de force. La distinction est décisive, et elle suffit à dissoudre l'énigme apparente.
Expliquer un prix ne revient pas à le justifier
Voilà l'explication standard. Elle est solide, et c'est précisément pour cette raison qu'il faut la contester.
Le glissement s'opère toujours au même endroit. On passe de « le marché rémunère la contribution marginale appropriable » à « chacun est payé ce qu'il vaut », et ce saut normatif est illégitime. L'économie de manuel le franchit spontanément, avec la bonne conscience de qui croit décrire une loi naturelle.
Il existe une objection sérieuse, et elle n'est pas marginale : la dispersion observée s'expliquerait bien davantage par les institutions et les rapports de force que par la productivité : structure du pouvoir de négociation et taux de syndicalisation; effet de coût mis en évidence par Baumol et Bowen, qui condamne les services à forte intensité humaine à voir leur coût relatif croître sans gain de productivité possible, puisqu'on ne double pas la cadence d'un soignant comme celle d'une chaîne de montage; Dévalorisation historique et genrée des métiers du soin et de la protection. Et, aux tout premiers déciles, une part de rente plutôt que de contribution.
Le désaccord empirique porte sur la pondération de ces deux mécanismes, et il n'est pas tranché. La position honnête consiste à dire que nous ignorons la part respective de la rareté marginale et du pouvoir de capture, et que quiconque affirme la connaître fait de la politique en costume de savant. Mais la reformulation, elle, est acquise : la bonne question n'est pas « pourquoi le salaire ne suit-il pas l'utilité », qui présuppose un lien inexistant, mais « quelle part de la dispersion relève de la rareté et quelle part relève de la capture ». La première est difficilement critiquable sans détruire le mécanisme d'allocation lui-même. La seconde est un objet politique parfaitement légitime.
Le scandale n'est pas l'écart de salaire, c'est le salaire sorti de sa sphère
Ici commence le vrai sujet, et il n'est pas économique.
Michael Walzer, dans Spheres of Justice, distingue le monopole et la prédominance. Qu'un groupe contrôle un bien à l'intérieur de sa propre sphère n'est pas en soi injuste. La tyrannie survient lorsqu'un bien franchit les frontières de sa sphère et vient dicter la distribution dans les autres. L'argent n'a pas à acheter un diplôme, un vote, un accès aux soins ou une place dans la hiérarchie morale de la nation. L'inégalité tolérable est l'inégalité localisée.
Or nous avons laissé le prix franchir toutes les frontières. La chaîne s'est refermée sans que personne ne la décide : prix, puis valeur économique, puis mérite, puis statut social, puis dignité de la personne. Le bulletin de paie est devenu notre principal certificat d'existence sociale. C'est le cœur de la démonstration de Michael Sandel dans La Tyrannie du mérite : le marché transforme les écarts de rémunération en écarts de mérite, ce qui produit simultanément l'arrogance des gagnants et l'humiliation des perdants, ces derniers étant sommés d'endosser leur échec comme une faute morale. J'ai déjà soutenu ailleurs que cette conversion du prix en vertu constitue l'imposture centrale du capitalisme méritocratique contemporain.
Le problème n'est donc pas que le footballeur gagne cent fois plus que le pompier. Le problème est que nous en inférons qu'il vaut cent fois plus, et que le pompier, lui, finit par le croire aussi. Le ressentiment politique qui déferle sur les démocraties occidentales ne naît pas de l'écart de revenu, qui a toujours existé. Il naît de la prétention du revenu à dire la valeur des hommes.
La France a déjà construit un barème en dehors de la sphère marchande, et il s'appelle grille indiciaire
Supposons maintenant que l'on veuille corriger. Formulons concrètement ce qu'exigerait une indexation, même partielle, des rémunérations sur l'utilité sociale. Qui établit le barème, sur quels critères, et comment se règle le désaccord entre deux citoyens qui ordonnent différemment un infirmier, un ingénieur en cryptographie et un professeur de philosophie ?
L'exercice a été tenté. La New Economics Foundation a publié en 2009 un rapport, A Bit Rich, qui applique les techniques du retour social sur investissement à six métiers et conclut qu'un agent de nettoyage hospitalier génère environ dix livres de valeur sociale pour chaque livre perçue, un professionnel de la petite enfance entre sept et neuf et demie, tandis qu'un dirigeant publicitaire en détruirait onze pour une créée. Le résultat est saisissant et le procédé, instructif. Car ce qui décide du signe et de l'ampleur, ce sont les choix de périmètre : ce qui compte comme dommage, ce qui compte comme bénéfice, sur quel horizon, imputé à qui. Le rapport ne mesure pas l'utilité sociale, il formalise une hiérarchie morale préexistante en la déguisant en comptabilité. Ce n'est pas une objection dirimante, c'est une objection décisive : tout barème d'utilité sociale sera cela.
Et la France n'a pas besoin d'aller chercher l'expérience à l'étranger, puisqu'elle la conduit à grande échelle depuis un siècle. Plusieurs millions d'agents publics y sont rémunérés selon des grilles fixées administrativement, hors marché, par une autorité qui prétend précisément arbitrer les dignités relatives. Le résultat n'est pas la justice reconnue. C'est un arbitrage corporatiste permanent, une guerre de position entre corps, et un sentiment de déclassement qui ne désarme jamais, parce qu'aucune grille ne peut produire l'assentiment qu'elle postule.
Philippe d'Iribarne a fourni la clé de cette singularité. La France ne lit pas le travail comme une transaction mais comme un état, un métier dont on hérite l'honorabilité, avec au sommet le service public sanctuarisé où l'on sert une transcendance sans avoir à se vendre. Dans une telle culture, le salaire n'est jamais un prix : c'est un rang. C'est ce qui rend la question du mérite salarial si explosive en France et si insoluble. Les français n'ont dans l'ensemble jamais accepté la réponse du marché, et n'ont jamais réussi à en produire une autre qui soit tenue pour légitime.
Le dispositif casse toujours au même point
Poussons jusqu'à la rupture. Toute indexation sur l'utilité sociale suppose une instance qui ordonne les vies. Deux voies seulement peuvent mettre en œuvre cela.
Le vote, qui transforme l'utilité en popularité majoritaire. On imagine ce qu'il adviendrait de la recherche fondamentale, dont le rendement se mesure en décennies et dont l'électeur moyen ignore tout, ou des métiers exercés au bénéfice de minorités impopulaires. Ou bien l'expertise, c'est-à-dire un bureau des dignités, une administration habilitée à décréter ce que vaut une existence laborieuse. Il est difficile d'imaginer institution plus contraire à ce que la République prétend défendre.
Les deux voies sont pires que le marché à l'endroit précis où le marché est mauvais. Voilà la leçon, et elle n'est pas confortable pour ceux qui posent la question initiale avec le plus de véhémence. Le mécanisme des prix doit être conservé pour ce qu'il fait bien, c'est-à-dire allouer, et il faut cesser d'attendre de lui ce qu'il ne fera jamais, c'est-à-dire reconnaître. La correction ne passe pas par un barème d'utilité mais par trois leviers séparés : la fiscalité, qui redistribue sans prétendre juger ; la fourniture publique, qui soustrait des biens entiers à la logique du prix ; et le statut, c'est-à-dire la reconnaissance non monétaire, qui est la seule réponse adéquate à un problème qui n'est pas monétaire.
Un mot sur une tentation symétrique. David Graeber a proposé dans Bullshit Jobs de renverser la relation, en postulant que l'utilité sociale d'un emploi varie inversement à sa rémunération. La thèse est séduisante et les tests empiriques ne l'ont pas confirmée : une étude publiée dans Work, Employment and Society à partir de données européennes représentatives trouve une proportion de salariés jugeant leur travail inutile très inférieure à ce que Graeber annonçait, et en déclin. Inverser une hiérarchie fausse ne produit pas une hiérarchie vraie. Cela produit une autre hiérarchie fausse, plus flatteuse pour ceux qui la formulent.
Personne ne mérite finalement son salaire, et c'est une bonne nouvelle
Reste la question du titre, et elle appelle une réponse franche : non. Ni vous ni moi ne méritons notre salaire, au sens strict du mérite.
Nous n'avons choisi ni nos dispositions cognitives, ni notre famille, ni l'époque qui a rendu nos compétences précieuses. Rawls avait raison de traiter la distribution des talents comme une loterie moralement arbitraire, et G. A. Cohen a poussé l'argument plus loin encore en qualifiant de chantage la prétention du talentueux à exiger davantage sous peine de moins produire. Un ingénieur en intelligence artificielle né en 1985 est riche ; le même homme né en 1300 gardait des chèvres. L'écart n'est pas du mérite, c'est de la chance de calendrier. Le marché ne rémunère pas des vertus, il rémunère des coïncidences entre des aptitudes et une demande, et il n'existe aucune raison morale de traiter cette coïncidence comme un titre de noblesse.
Ce constat n'est pas nihiliste, il est libérateur, et dans les deux directions. Il retire au gagnant le droit au mépris et au perdant le devoir de la honte. Il rend possible ce que Sandel appelle une éthique de la gratitude, qui n'est pas une politesse mais une condition de survie du lien civique. Une société où chacun croit devoir tout à soi-même est une société où plus personne ne doit rien à personne.
Alors gardez la question, mais retournez-la. Posée aux autres, « méritez-vous votre salaire » est le nom savant du ressentiment, et l'on connaît la suite politique de cette phrase. Posée à soi-même, elle est une hygiène morale, et sans doute la seule dont nous disposions encore. Vous ne méritez pas votre salaire. Vous devez tout de même en répondre, ce qui est beaucoup plus exigeant.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Références et sources
Arrêté du 17 novembre 2025 fixant le montant de l'indemnité horaire de base des sapeurs-pompiers volontaires, Légifrance, en vigueur au 1er décembre 2025
Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776
William Stanley Jevons, Carl Menger, Léon Walras, travaux fondateurs de la révolution marginaliste, 1871-1874
Sherwin Rosen, « The Economics of Superstars », American Economic Review, vol. 71, n° 5, décembre 1981, pages 845-858
William Baumol et William Bowen, Performing Arts: The Economic Dilemma, 1966
Michael Walzer, Spheres of Justice: A Defense of Pluralism and Equality, 1983
Michael Sandel, The Tyranny of Merit: What's Become of the Common Good?, 2020
John Rawls, A Theory of Justice, 1971
G. A. Cohen, Rescuing Justice and Equality, 2008
Philippe d'Iribarne, La Logique de l'honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales, 1989
Eilis Lawlor, Helen Kersley et Susan Steed, A Bit Rich: Calculating the Real Value to Society of Different Professions, New Economics Foundation, décembre 2009
David Graeber, Bullshit Jobs: A Theory, 2018
Magdalena Soffia, Alex J. Wood et Brendan Burchell, « Alienation Is Not "Bullshit": An Empirical Critique of Graeber's Theory of BS Jobs », Work, Employment and Society, vol. 36, n° 5, 2022, pages 816-840
Commentaires
Enregistrer un commentaire